Côte d’Ivoire: Le Zouglou, musique et antidote du malaise social
«Premier gaou n’est pas gaou» : cette rengaine a été sur toutes les lèvres dans les villes africaines ces dernières années. Elle est l’oeuvre du groupe Magic System qui pratique un rythme détonnant qui a fait son apparition au début des années 90 : le Zouglou.
Eyoum Nganguè
A l’époque, juste après la chute du mur de Berlin, la Côte d’Ivoire comme les autres pays du continent traversait une période fort agitée marquée par des manifestations de rue réclamant le multipartisme, la liberté, le respect des droits humains. Partie prenante de ces mouvements de protestation, un groupe d’étudiants d’Abidjan avait trouvé un moyen original de participer à la contestation : créer un orchestre qu’ils ont baptisé les Parents du Campus. Ils ont sorti une cassette faite de chansons racontant leurs déconvenues à la Cité et au restau universitaires, dans les amphithéâtres et fustigent les violences policières sur le campus. Le public est séduit et fait un triomphe au groupe.
Cette réussite s’explique par le fait que les Parents du Campus chantent en nouchi, sorte d’argot abidjanais à base de «Français de Moussa» (parlé ivoirien qui fait abstraction des articles) et enrichi par des formes idiomatiques issues des langues ivoiriennes (notamment le dioula, le bété et le baoulé). Le succès de ces chansons vient aussi du fait que les jeunes étudiants osent dire tout haut ce que tout le monde pense tout bas. De plus, ces mélodies s’appuient sur un fond cadencé simple et très intelligible pour le public !
Il faut rappeler que dans années 80, la Côte d’Ivoire (1er producteur mondial de cacao) était une oasis de prospérité économique dans une Afrique minée par la misère et les conflits politiques, d’où l’afflux de centaines de musiciens Africains ou Antillais vers Abidjan: Salif Keïta, Mory Kanté, Sam Mangwana et même Manu Dibango, chargé par les autorités de diriger la télévision nationale. A côté de ces talents venus d’ailleurs, le show-biz ivoirien s’articulait autour de quelques grands noms qui faisaient dans la variété (Aïcha Koné, Lougah François ou Bailly Spinto), dans des registres musicaux ethniques (Ernesto Djédjé avec le Ziglibithy des Bétés ou Meiway avec le Zoblazo des N’zémas) ou d’importation comme le reggae popularisé en Côte d’Ivoire par Alpha Blondy…
Mais pendant que la clase politique et les milieux d’affaires profitaient des fruits de la réussite arrogante du pays des populations rurales venaient rejoindre dans les bidonvilles d’Abidjan (Yopugon, Marcory, Treichville, Abobo, Adjamé) les laissés pour compte et formaient avec eux une classe de crève-la-faim, qui gardait dans les quartiers précaires de la mégapole un esprit des villages avec des animations de rencontres sportives ou de veillées funèbres. Comme leur musique de pauvres s’exécutait sommairement sur un bout de banc, une bouteille, un tam-tam, ils l’ont baptisée «ambiance facile».
Eclectisme et ambiance facile
Ce sont ces différentes influences musicales ci-dessus qui ont été synthétisées par les Parents du Campus. Le Zouglou, qui signifie «les ordures» en langue baoulé est donc né d’une sorte d’osmose entre diverses sonorités, à un moment où la Côte d’Ivoire jusqu’à là épargnée sombrait elle aussi dans la crise économique et l’instabilité politique. Rapidement, le genre a fait des émules, et toute la jeunesse défavorisée, tous les groupes d’ambiance facile ont compris qu’ils pouvaient s’exprimer par le biais du Zouglou.
Comme pour le Rap ou le Hip-Hop, des «boys bands» se sont formés, avec toujours la même recette : une boîte à rythme, des textes qui parlent de leurs petites misères quotidiennes. Pour beaucoup de jeunes, le Zouglou devient une sorte d’ascenseur social, car au fur et à mesure que les disques sont produits, la qualité de leurs chansons s’affine, les arrangements deviennent de plus en plus élaborés et le public ivoirien est fier d’avoir enfin une musique nationale compétitive. A ce propos, Asalfo, lead-vocal des Magic System et auteur de « 1er Gaou », fait ce constat : «c’est vraiment le seul air identitaire de la Côte d’Ivoire. Les autres rythmes appartenaient à des régions bien précises contrairement au zouglou (…) qui fédère toutes les ethnies.»
Les Zouglou affichent une humilité qui jure avec la morgue qu’affichait jadis leur pays qui se disait : « Eléphant d’Afrique ». Comme pour mettre de la distance avec cette image de grandeur perdue, les artistes se font appeler «Petit Yodé», «L’Enfant Siro», « Petit Denis »… Les groupes se baptisent dans le même esprit, qui pourraient laisser croire qu’ils cherchent à se dévaloriser : «Les poussins Choc», «Les Salopards», «Les Potes de la rue», «Les Garagistes», « Les Déshérités. ». Dans les chansons, ils n’hésitent pas à évoquer la décadence : «La côte d’Ivoire est tombée dans relance économique, pendant que ça chauffe on dit éléphant d’Afrique.» chantent Espoir 2000 en 1999, désolés que les autorités du pays ne se réalisent pas que leur pays n’est plus le «miracle économique» envié de tous.
Au niveau social, le Zouglou aborde les thèmes suivants: les parents inconscients qui font des enfants, mais ne s’en occupent pas, le SIDA, la stérilité, la pédophilie, la corruption («les détournements infinis sont aujourd’hui une épidémie, la malhonnêteté est devenue très contagieuse» - texte de Espoir 2000; la religion, l’insécurité, l’insalubrité, le racket des policiers sur le petit peuple, les misères de l’immigration en Europe. Ce qui fait dire au journaliste français Luc Desbenoît que «les Zouglous agissent plus largement comme un révélateur de la société post-coloniale en plein chaos avec le délitement des solidarités familiales, une société contradictoire, fascinée par l’Occident et le rejetant…»
Ce qu’ils chantent est aisément compris hors du pays. La jeunesse africaine s’y retrouve. La chanson 1er gaou de Magic System, qui raconte l’histoire d’un garçon floué par une fille en est une illustration. Son succès a été si immense en France que ses auteurs ont été invités au palais de l’Elysée en décembre 2002 pour chanter devant le président Chirac lors de la traditionnelle cérémonie de l’arbre de Noël organisée au palais de l’Elysée !
Par ailleurs, au moment où on parlait de tensions entre diverses tribus, entre nordistes et sudistes, musulmans et chrétiens, les groupes Zouglou conservaient leur composition multiethnique. Les uns chantant dans les dialectes des autres, tous pratiquant le nouchi, la langue de l’homme de la rue. Dans les maquis (restaurants typiques d’Abidjan), et les bars, le Zouglou a ravi la vedette à la musique Zaïroise.
Il a crée une identité urbaine abidjanaise en brassant les populations de populations du pays et d’ailleurs par la force d’une musique d’inspiration locale et globale. Cette musique qui est désormais le porte drapeau culturel du pays tient désormais plus de mouvement de pensée dont s’inspirent les hommes politiques Ivoiriens et consacre la revanche des jeunes des quartiers précaires sur les fils de riches, qui, dans les quartiers huppés d’Abidjan (Cocody et Le Plateau) préfèrent le Rap ou la musique occidentale !
Sonnette d’alarme
Les Zouglous ne manquent pas d’imagination et font preuve d’un humour décapant qui utilise force ironie et autodérision. En Côte d’Ivoire où la presse est fortement partisane, va-t-en guerre et très politisée, ils jouent un rôle de contre-pouvoir apaisant, même si parfois dans quelques rares textes on peut percevoir une préférence. Leur liberté de ton est libre de tout ancrage politique Mais généralement, ils ont fait bloc contre la fièvre xénophobe qui a semblé habiter leurs concitoyens lorsque la crise politique s’est dégradée en 1996.
Ils sont d’ailleurs conscients de leur rôle et de leur place dans le débat politique. Les Salopards n’hésitent à dire dans une chanson: «Notre danse n’est pas une danse d’ignorants. C’est pas des pas d’ignorants sur une musique d’ignorants. Mais tout en dansant, on est conscient de nos souffrances.»
Par ailleurs, ils font preuve de beaucoup de dérision et d’une grande subtilité dans leurs textes en utilisant des formes imaginées.
Depuis le 24 décembre 1999, date du coup d’Etat (premier du genre, et qui a vu l’arrivée au pouvoir du général Robert Gueï), le pays est exsangue. Puisque les choses se sont aggravées avec la guerre civile commencée 19 septembre 2002 (des militaires nordistes occupent la moitié nord du pays pour protester contre le pouvoir de Laurent Gbagbo arrivé au pouvoir après les élections d’octobre 2000). Tout ce qui est arrivé n’était pas une surprise pour les auteurs Zouglou, dans leurs chansons ils avaient averti : «Faites attention aux politiciens/c’est des vendeurs d’illusions/ils vont vous tromper/s’ils te traitent en ami/c’est de l’hypocrisie/ils se servent de toi/comme un pont pour atteindre leurs fins ! C’est toi le moisi/Tu te bats pour le riche/Pour qu’il devienne de plus en plus riche/Brave militant/Tu es devenu militaire» (L’Enfant Siro – 2001).
«Politique a divisé des foyers, /A cause de politique papa et maman séparés/Tu es de la droite/Moi je suis de la gauche/Après ce n’est plus politique/Ce sont des règlements de compte/Les politiciens sèment la terreur partout/Ce sont les innocents qui récoltent les pots cassés » (Les Salopards)
«Evitons l’injustice entre nous/Parce beaucoup d’injustice/Peut créer un petit désordre/Pourtant c’est les petits désordres/Qui créent les grands gbang-gbang» (Petit Yodé – 1997) – Gbang-Gbang est un mot nouchi qui signifie fusillade !
Prenant à témoin le peuple, Les Salopards ont entonné «Regardez ce qu’ils ont fait» ou «C’est toujours les mêmes qui bouffent, c’est toujours le peuple qui souffre.», Espoir 2000 ont quant à eux préféré s’adresser directement aux responsables du pays qui s’entredéchiraient : «Arrêtez ça - nous on est fatigués»…
Quant à Soum Bill, il avertissait : «Ils nous vendent des armes pour voir couler nos larmes.». Mais face à la guerre, les Zouglous ont-ils perdu leur humour ? Les chansons qui sortent fustiger le conflit ont parfois des élans patriotiques effrayant qui laissent penser que ces artistes qui voulaient rester neutres n’ont pas supporté que leur pays se déchire de la sorte. Au moment où les négociations de paix entre les belligérants traînent en longueur malgré la mise en place d’un gouvernement de réconciliation nationale, un collectif de chanteurs Zouglou a sorti une chanson qui a pour refrain : «on est fatigué, arrêtez vos fusils-là. » En attendant la fin de la guerre, le Zouglou continue de revendiquer et voler de succès en succès (les meilleures ventes de l’année selon le Bureau Ivoirien des droits d’auteur) en Côte d’Ivoire et en Afrique !